Édito

Au mois d'août dernier, un site Web consacré à la Cunnisiologie a été mis en ligne, dans le droit fil du propos « néo-intimiste » de la revue noire. Sous la forme d'un site de bien-être destiné aux femmes, la Cunnisiologie se présente comme une thérapeutique douce basée sur le cunnilingus, « au carrefour des principes tantriques, du massage sensoriel, de la masturbation féminine et de la psychologie informelle ». Le second degré présent dans cette formulation (aussi comme critique du grand élan new age et du jeunisme néo-pharmaceutique et mercantile sur le corps) et dans le concept même n'aura essentiellement échappé qu'à quelque grossier amuseur numérique, stupidement jaloux d'une recette de drague qui, de son point de vue, n'était rien d'autre qu'« une fausse médecine pour [se] vider les couilles gratos », mise en ligne par un « chômeur obsédé sexuel ». L'art contemporain dont relève évidemment ce site Web et son concept n'étant admis que dans la mesure où il s'agit se déverser puérilement sur « un artiste belge qui devait en avoir marre d’avoir les couilles vides ». Inutile de préciser que l'ordurier bloggeur est français – d'aucuns reconnaîtrons l'allusion.

Plus sérieusement, et au-delà de toute tentation de sexisme compassionnel à l'endroit des femmes (dès lors victimisées, donc soumise aux sauveurs de tout poil), la Cunnisiologie se développe néanmoins autour d'un constat qui veut que les hommes gardent les principaux leviers de pouvoir (politique, social, familial, médiatique, etc.) et donc de coercition dans le monde, sacrifiant à qui mieux mieux, et principalement, les possibilités d'émancipation des femmes, à commencer par la libre jouissance de leur corps – ce, au propre comme au figuré, qu'il s'agisse de la recherche du plaisir sexuel avec le(s) partenaire(s) de leur choix, ou de la liberté d'engendrer ou non des enfants, dans les meilleures conditions et au moment où elles en ont envie. Deux thèmes féministes s'il n'en fut jamais.

À l'heure où les mots « patriarcat » et « féminisme » sont devenus aussi ringards que ceux de « révolution » ou de « lutte », certain(e)s, dont un nombre important de jeunes femmes et d'adolescentes, fort(e)s de s'en tenir au seul petit bout de lorgnette occidental, minimisent non seulement les atteintes physiques (meurtre, mutilations diverses, prostitution, viols en temps de guerre, etc.) et morales (mariages forcés, enferment, burqa, etc.) continuelles qui persistent à l'encontre des femmes dans le monde, mais aussi les atteintes plus « symboliques » (discriminations professionnelles, discours sexiste, contraintes religieuses, etc.) ou aussi directement physiques (viol, violences conjugales, etc.) qui sont encore à l'œuvre dans le monde occidental lui-même. De là, un bon nombre de ces jeunes filles offrent leur concours plus ou moins conscient à la reproduction des atteintes de tous ordres à leur propre engeance féminine, non seulement en se désintéressant du discours féministe, mais en le critiquant comme étant lui-même réducteur, inutilement alarmiste et dans tous les cas dépassé. À l'extrême d'un tel déni, on trouve même des charges féminines virulentes en appelant à une restauration radicale du patriarcat, comme fondateur et régulateur de la société, garant de son ordre et de sa morale, par sa supériorité ancestrale incontestable dans tous les domaines. Ça laisse rêveur... ou pas.

Ce qui est généralement moins mis en avant, c'est que l'oppression manifeste à l'égard des femmes oppresse également des hommes qui ne les vivent pas comme des objets de stricte convoitise ou de consommation sexuelle, voire comme des vecteurs de reproduction de leurs gènes (de mâle en mâle, le plus souvent) ou des esclaves domestiques préposées aux tâches ménagères. Le simple fait que ces aspects relationnels, au sein du couple et au-delà, doivent encore et toujours être débattus à notre époque, montre à l'envi la pertinence d'un discours féministe qui ne soit pas orienté sur l'émancipation des femmes contre la domination des hommes, mais qui aille dans le sens de l'affirmation d'une lutte conjointe de femmes et d'hommes contre une oppression qu'elles et ils subissent à divers degrés, tant sur le plan culturel, que politique, social et sexuel. En ce sens, la recherche commune de la jouissance « sans entraves » entre partenaires, passera toujours par l'attention montrée au plaisir de l'autre et par le temps intime qui y est consacré, en oscillant sans cesse entre les aspects symbolique et pratique de la jouissance, autrement dit, entre les moyens et les fins de la sexualité et de la créativité qu'elle suppose. De là, il sera possible de paraphraser en le dépassant, le slogan de Mai 68 : « Jouissez sans entraves, mais pas sans raison ».

Là est une des essences du néo-intimisme que la Cunnisiologie, toute conceptuelle qu'elle soit, a contribué à cristalliser dans ses enjeux.

Alain Van Haverbeke
01.2011

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