Édito

Hormis quelques exceptions marginales et métaphoriques à l'endroit des hommes, le mot « pute » semble irrémédiablement attaché à la gent féminine, tant dans un usage injurieux de la langue que dans une acception très populaire qui, à bien y regarder, prétend moins caractériser des professionnelles du sexe tarifé, qu'une sous-catégorie féminine, comme telle.
Même un salaud de premier ordre que l'on veut insulter est traité de « fils de pute ! »

Évoquer une « pute », c'est généralement convoquer l'imagerie, assez clownesque, d'une sorte de féminité archétypale, bizarrement exacerbée dans une expression entièrement dévolue à ce qui est admis comme la fantasmatique masculine.

Cette étrange figure, que l'on sait proverbialement duelle et antinomique d'avec celle de la « mère », définit en négatif, rien moins que la liberté sexuelle dont aurait toujours à se justifier une femme, non seulement vis-à-vis du premier homme venu, mais qui plus est à l'égard de sa mère.

Comme le signalait judicieusement quelqu'un, dans l'imaginaire collectif, si un homme a un sexe, une femme est son sexe ; c'est-à-dire que là où le sexe d'un homme est admis comme un simple organe dont il peut user (et jouir) librement à la manière d'un membre quelconque, le sexe d'une femme apparaît comme la limite même de sa liberté, dont elle serait totalement indissociable comme être et conscience, à moins, vraisemblablement, d'être... un « pute », donc.

Cependant, par une drolatique absurdité sociale, est une « pute », autant une femme qui use librement de son sexe (jouissant autant qu'elle fait jouir, sans d'ailleurs de contrepartie financière), que celle qui se refuse précisément aux empressements, souvent grossiers, voire violents, d'un homme, alors touché dans sa « fierté virile ».

Pour en revenir au sexe tarifé proprement dit, le mépris dont sont victimes ordinairement les « putes », en tant que « filles de mauvaise vie », repose là aussi sur une inversion outrancière des principes, puisque, incarnent les putes susnommées, des filles, généralement admises comme faisant l'objet d'une exploitation sexuelle organisée, faite de chantages, de contraintes physiques, de proxénétisme, etc.

Ces deux figures de la « pute », souvent aussi caricaturales l'une que l'autre, d'un bord féministe (la pauvre fille exploitée) à l'autre machiste (la dévergondée qui aime se faire payer) de la société, ne s'embarrassent pourtant pas de leur contradiction fondamentale qui dessine invariablement le même dégoût pour la femme libre, séparée de son sexe (reproducteur ou luxurieux) par son libre arbitre et sa recherche autonome de jouissance assumée ou par la décision raisonnée de l'utiliser comme un objet, un outil de travail ou le lieu d'un règlement de compte inconscient.

Pour tous ces gens, la « pute » est toujours l'envers de la morale et par-là, toujours l'occasion d'une sentence condescendante envers l'usage approprié, digne, « normal », d'une vulve et d'un utérus (que n'en demande-t-on pas autant à une verge et à des couilles?) ; pour tous ces gens, et bien au-delà d'eux, la pute est toujours cette femme qui fait autre chose de son cul que ce qu'on en attend, une femme que l'on doit protéger y compris contre elle-même, et le mot « pute », rien d'autre que le vocable ordurier qui salit celle dont on l'affuble, comme celle à qui l'on fait référence – mais ce sont toujours des femmes.

Prétendre insulter une femme en la chargeant des attributs prétendument indignes d'une autre, n'est-ce pas là le fond de l'humiliation ?

Alain Van Haverbeke
02.2013

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