Édito : Les droits de l'homme expliqués à une chair amie

S'il y a une chose qu'une femme n'ignore pas longtemps, c'est qu'elle est faite de chair. D'une chair que l'on convoite bien avant qu'elle n'envisage de la montrer ou ne se rende compte qu'on la regarde.

Quoi qu'elle en pense, une femme est perçue comme un corps dont elle n'a pas la jouissance, qu'on la lui interdise en tout ou partie. La femme qui jouit le fait le plus souvent parce que la société y consent (à concurrence qu'elle ponde, notamment), ce qui la rend tout juste détentrice d'un être physique dont elle ne possède au mieux que la nue-propriété. Cette nue-propriété n'étant le plus souvent constituée que de la somme des devoirs qui lui incombent à l'endroit d'usufruitiers qui agissent, en toute situation, à l'instar de pleins propriétaires détenteurs des droits y afférent.

L'usufruit de cette pleine propriété de principe revient essentiellement et nécessairement à la somme des individus qui s'en déclarent unilatéralement usufruitiers, mais qui, généralement, sont reconnus socialement tels de par le sexe qui leur pend entre les jambes (NB : plus souvent qu'il ne se tient dressé, quoi qu'ils prétendent), comme entre celles de leurs pairs.

Les mâles sont donc membres constitutifs de toute « société » (ex : la patrie), laquelle se constitue substantiellement en vertu d'un « droit naturel » quelconque (ex : la raison du plus fort), et ils gèrent ainsi « en bon père de famille » ce qu'ils définissent comme étant leur possession, édictant par là même, les critères de rentabilité censés découler de leur bien.

La société ainsi définie est la seule entité que les hommes incarnent nommément – pour le reste, comme nous l'avons dit, la chair est affaire de femmes, à entendre dans un sens qui ne quitte jamais vraiment une perspective utilitariste.

La chair d'une femme n'existe que pour engendrer de la chair sur laquelle les hommes pourront imposer leur nom du père. Pour le reste, l'homme n'existe qu'entre hommes, comme le souligne merveilleusement l'adage : « Qui se ressemble s'assemble ».

En dehors de cet usage productif, la chair d'une femme ne cesse jamais d'être l'objet de convoitises masculines diverses (qui globalement, se limitent à une perception sexuée de ses orifices et de ses volumes mammaires et fessiers) et de critiques virulentes de la part des autres femmes (souvent plus âgées ou plus moches). Notons que des seins et une vulve ne sont tenus d'être des mamelles et un utérus que pour les femmes ; les hommes, quant à eux, pouvant se contenter de n'y voir que des objets de jouissance masculine.

Pour juguler la tentation constante (et visiblement irrésistible) que représente le corps publiquement habillé d'une femme pour un membre du corps social, celui-ci, parant au plus pressé depuis des millénaires, voit deux solutions radicales : couvrir entièrement ce corps ou le dénuder de même – au besoin en s'y mettant à plusieurs, dans les deux cas de figure.

D'une manière générale, le respect qu'un homme exige qu'une femme montre envers elle-même (en fait, toujours envers lui-même, par un curieux anachronisme symbolique) n'entraîne aucune obligation réciproque de retenue quant à lui, ni vis-à-vis d'elle, ni à l'endroit d'aucune de ses semblables. Ce, tant quant aux paroles graveleuses et insultantes qu'il peut proférer sur son passage, en rue, que quant aux gestes déplacés, voire aux abus sexuels qu'il s'octroiera à son encontre, y compris chez elle, et pour lesquels il trouvera toujours une justification indign(é)e.

Dans les cas extrêmes, comme lors d'une guerre (avec ou sans prétexte religieux), la chair reproductrice des femmes devient, comme par extension, de la chair à soldats pour les combattants ; de la chair à canon pour leurs meneurs ; de la chair à bâtards pour les épurateurs ethniques de tout poil, etc. Puis, la paix revenue, pour peu qu'elle ne soit pas prise comme de la simple chair à tondre pour les justiciers populaires (dont beaucoup de femmes font partie), la chair des femmes (re)gagne le droit inaliénable d'être à la fois la poule pondeuse et l'œuf, dans un nid au sein duquel elle aura l'immense responsabilité d'accueillir l'homme revenu de ses nouvelles obligations politiques… pour faire bonne chère.

Alain Van Haverbeke
07.2014

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