Édito : Faut pas demander ce qu'elle a fait pour mériter ça !

Le 25 novembre prochain, c'est la journée à la con de Luttes contre les violences faites aux femmes.
Oui, à la con.
Parce que choisir un jour pour s'en rappeler, est aussi percutant que de décider d'aimer à la Saint-Valentin.


Nous ne sommes pas le 25.
Mais je voudrais que d'ici le 25, ce texte puisse être partagé un peu partout et qu'il remplace allègrement ces photos monstrueuses de nanas à la gueule défoncée et aux yeux photoshopés violet outremer.

Parce qu'on ressemble rarement à des actrices de Massacre à la Tronçonneuse quand on subit de la violence conjugale. Je dis rarement, pas jamais.

Il y a 13 ans, à quelques mois près, je quittais un homme qui me battait. Faux. Il y a 13 ans, je me suis enfuie avant de crever. Avec un petit paquet d'un an sous le bras. Et un sac. Et 13 ans plus tard, j'ai enfin décidé de l'ouvrir clairement. Parce que je n'ai plus peur.

Je rembobine.

Il est toujours plus facile d'expliquer les coups. Les gens comprennent mieux. Ils font des yeux ronds, poussent des petits ooooh, des soupirs, avant d'enchaîner sur leur copine ou la femme du cousin ou de la voisine qui elle aussi a vécu ça. Il est presque habituel d'entendre que la voisine de la cousine de la femme du cousin n'est pas partie plus tôt, qu'elle y est même retournée et qu'au final, elle doit aimer ça, n'est-ce pas, parce que moi, à sa place…

Ben tu vois cocotte, moi j'y étais à sa place.
Et quand les premiers coups sont tombés, j'étais déjà tellement démolie dans ma tête, que ça ne m'a fait que des bleus violets outremer. Qui ont viré au noir. Puis au jaune. Puis qui ont disparu. « Oui mais tu marques vite, aussi ».

Quand les premiers coups sont tombés, il m'appelait déjà « cuisses ouvertes » au lieu de « ma chérie », il exigeait que je porte des pantalons au lieu de mes petites robes par-dessus mes leggings, il me hurlait que la place d'une femme était à la maison-surtout-quand-on-est-mère-de-famille, il m'accusait d'avoir sucé Dimitri pendant qu'à toute vitesse j'essayais de me souvenir si j'avais connu une seule personne qui s'appelait Dimitri dans toute ma putain de vie… Quand les premiers coups sont tombés, je ne pesais plus 50 kg, je ne voyais plus personne et certaines nuits, j'allais dormir dans ma classe avant que mes élèves n'arrivent. Quand les premiers coups sont tombés, mon fils était déjà marqué de hurlements, de réveils brutaux la nuit, de tout mon stress, mes angoisses et mon désœuvrement. Quand les premiers coups sont tombés, ils n'ont été que la face visible du chantier de démolition que j'avais dans le corps.

Cela s'appelle l'emprise.

Et que personne ne vienne me dire qu'il suffit de… Parce que l'emprise, on y est tous soumis. Tout le monde obéit bien sagement à des crapules qui pompent notre fric pour le transformer en choses inutiles sans nous demander notre avis. Tout le monde a un compte en banque avec du pognon qui est utilisé à des fins que nous ne contrôlons pas. Et tout le monde ferme sa gueule et obéit.

C'est ça l'emprise.

C'est cette profonde conviction qu'il faut obéir. Qu'il y a pire ailleurs. Que le camp adverse a peut-être raison quelque part. Que celui qui n'a jamais pêché, jette la première pierre. Que oui, c'est horrible, ce n'est pas ce que je veux vivre, mais si je me rebelle je vais devoir vivre autrement. L'emprise ce sont toutes ces choses mélangées, dans un cerveau abruti, une âme déconnectée et un corps affamé. L'emprise se met en place sur un terreau fertile : une famille dysfonctionnelle, des parents manipulateurs, violents, autoritaires, une société qui soumet le peuple, qui nous fait croire qu'à chaque jour suffit sa peine, qu'un jour ça ira mieux, qu'il faut être patient, pardonner et toutes ces conneries merdiques dont nous sommes imprégnés !
« Oui, mais avec ton caractère aussi ! ». Mon caractère enjoué, entier, optimiste, joyeux, en projet. Ce caractère que tout pervers adore parce qu'il est exactement ce qui lui manque. Ma grande gueule publique qu'il n'a qu'en privé. Ma créativité qu'il ne connait pas parce qu'il n'est qu'un pilleur du talent des autres. Ce n'est pas mon caractère qui m'a sortie de là. Je n'avais plus ni joie de vivre, ni projets, ni optimisme. J'étais démembrée, cassée, culpabilisée, rejetée par ma propre famille, et mon seul sursaut a été de protéger mon fils. Voilà pourquoi je suis partie.

Treize ans plus tard, je me suis retrouvée dans une salle d'attente de SOS Enfants. Je n'y allais plus pour moi. Mais pour attendre la fin de l'entretien de mon fils avec une psychologue. Le mur était tapissé de cette affiche. « La violence conjugale, il ne faut pas en avoir honte. Parlons-en ».

J'ai longtemps fermé ma gueule. Parce que monsieur mon agresseur est connu. Parce qu'il est utile dans un certain milieu. Parce que m'enfin il a l'air tellement cool. Parce qu'avec le caractère que j'ai. Parce que je marque vite. Parce que j'ai bien dû faire quelque chose pour mériter ça. Et pour plein de raisons mélangées qui vont du « c'est du passé » à « je dois élever un enfant avec lui ».

J'ai longtemps fermé ma gueule parce qu'après l'entrevue de mon fils, c'était à mon tour de passer devant mademoiselle la psy et madame l'assistante sociale qui d'un air pincé m'ont fait remarquer que, même si je n'avais jamais dit du mal de son père devant lui, mon fils devait sentir que je ne l'aimais pas… Ce type est mon agresseur. Un agresseur qui n'est jamais sorti du déni. Un agresseur qui, des années plus tard, est encore capable de dire que j'ai inventé toute cette histoire pour justifier mon départ auprès de ma famille… Alors non, je ne l'aime pas. Non, je n'ai plus honte. Oui j'en ai parlé. Longtemps après.

Le 25 novembre, c'est la Journée de lutte contre les violences faites aux femmes.

Et tous les autres jours de l'année aussi.

En commençant par lutter contre cette société sexiste et patriarcale qui s'infiltre dans nos cerveaux. En luttant contre ces hommes qui dénigrent, qui insultent, qui prennent les femmes pour leur propriété. En étant attentifs à tous ces signes autour de nous qui suggèrent l'emprise.

Et surtout, mais alors surtout, en ne remettant JAMAIS en doute la femme de la copine de la voisine qui atterrit chez vous le dos courbé, en tirant un peu sur sa manche parce qu'elle marque vite… Parce que le chemin qu'elle vient de faire pour sortir de la honte et vous demander de l'aide sera peut être le dernier !

Que ce pavé fasse le tour de la terre. Parce qu'il ne s'agit pas seulement de dénoncer. Mais d'agir. Ecrire ceci, enfin, le diffuser en public, m'a demandé du courage. Merci de respecter cela.

Lola Rastaquouère
11.11.2014

retour au site  
00 PAGES 04-05 00 000 RUBRIQUES 000
01 02 03 04 05 06 07 08 09 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 22 23 24 25 26 27 28 29 30 31 32 33 34 35 36 37 38 39 40 41 42 43 44 45 46 47 48